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Vision du Monde

"La vision du monde que chacun d'entre nous s'est constituée n'est rien d'autre qu'un modèle. Toutes nos décisions sont prises à partir de modèles. Toutes les lois sont écrites en se fondant sur des modèles." – J. Forrester
Cette dissertation a obtenu la note de 18/20
(c) Nicolas Paulin, DESS ICHM (Informatisation & Communication Homme-Machine), Valenciennes, 1998

Les limitations de l'être humain – en taille, en longévité, en perceptions sensorielles... – sont évidentes face à l'immensité et la complexité de l'univers. De ce fait, la conception que l'on peut avoir de son fonctionnement ne peut certainement dépasser la "cheville" de la réalité. Mais existe-t-il seulement une "réalité" au sens absolu du terme ?

Un modèle peut être défini comme une copie simplifiée – structurelle ou fonctionnelle – d'une réalité, mais il s'agit aussi (et surtout) d'un outil virtuel qui permet à un être "intelligent" de comprendre, prévoir et anticiper une situation qui le concerne. Cette faculté est vitale car tout ce qui surprend un être l'éloigne de "son" environnement et d'une certaine manière déstabilise la place qu'il occupe dans l'univers.
Nos perceptions sensorielles
Nous sommes tous victimes d'une quantité incroyable de facteurs qui nous empêchent de percevoir avec "exactitude" la réalité du monde qui nous entoure. Seulement, une "réalité", c'est toujours complexe, et pour éviter de perdre la tête, peut-être est-il préférable pour chacun de s'en tenir à l'essentiel : ce qui nous concerne. Dans cet esprit, une mise en scène particulièrement efficace "improvisée" par nos sens nous aide à nous repérer dans l'espace :

L'inertie de la matière nous empêche de nous déplacer instantanément d'un endroit à un autre ? Nos yeux nous mettent en évidence ce handicap en nous présentant un effet de distance. Nous ne pouvons directement toucher un objet éloigné ? Alors il faut relativiser son importance ; nos yeux vont négliger quelques détails pour privilégier le contexte global. Nous n'avons pas conscience de la vitesse vertigineuse à laquelle évolue notre petite planète dans l'espace ? Tant mieux. Disons que ce sont les étoiles qui bougent et restons-en à l'essentiel : un petit monde de matière situé entre un sol fixe et un ciel (pas toujours) bleu.

Maintenant, observons simplement une table. Elle représente pour nous quelque chose de dur, massif, opaque et nous en délimitons parfaitement les contours. N'est-ce pas merveilleux ? Lorsqu'on sait qu'il s'agit en fait d'un gigantesque rassemblement de phénomènes vibratoires et magnétiques, que la notion même de "toucher" n'existe que dans notre imagination, on s'imagine mal en perpétuelle lévitation dans un monde fourmillant d'énergie...

Notre cerveau lui aussi joue un rôle important dans cette mise en scène. On pourrait parler de l'effet "relief" obtenu par comparaison d'images, mais il faut souligner un phénomène bien plus important que cela : notre cerveau recherche avant tout une certaine cohérence, et par conséquent, il cherchera toujours à s'adapter en "essayant" des modèles. Pour s'en convaincre, il suffit d'essayer pendant quelques instants une paire de lunettes qui inverse les images. Au premier abord, l'effet sera "renversant", bien entendu, mais au bout de quelques heures, un phénomène hallucinant se produira : le cerveau prendra l'initiative de tout remettre à l'endroit. Incontestablement donc, si nos yeux nous transmettent ce qu'ils peuvent, notre cerveau, lui, interprète et modélise complètement ce qu'il veut.

Nos sens ne sont activés que par des contacts physiques. Il ne s'agit pas évidemment de recevoir une chaise en pleine figure pour pouvoir pleinement la distinguer. L'oeil perçoit uniquement les photons de lumière qu'il reçoit – dans les limites de notre spectre visible, bien sûr. Nos oreilles quant à elles captent les molécules d'air qui se transmettent mutuellement un certain état vibratoire, un peu à la manière des vaguelettes produites par un pavé tombé au milieu d'une mare.

Si dans une certaine mesure nos oreilles peuvent détecter l'agitation de ces molécules d'air, même s'il est vrai qu'elles sont extrêmement sensibles, nous ne pouvons entendre le chant odorant d'un gâteau au chocolat ni écouter les concerts colorés de la lumière du jour. Si nos yeux peuvent capter quelques formes d'ondes lumineuses, nous ne pouvons distinguer la propagation subtile des ondes sonores qui nous environnent ni admirer les rayonnements ultraviolets de notre soleil. Et pourtant, il s'agit toujours de particules qui entrent physiquement en contact avec nos capteurs...

D'une certaine façon, on pourrait "modéliser" nos cinq sens en différentes formes de perceptions tactiles disposant chacune d'une sensibilité propre. Notre cerveau, de toute façon, harmonise l'ensemble pour aboutir à une modélisation cohérente du monde qui nous entoure. Un idéaliste pourrait imaginer un rassemblement de toutes ces sensibilités en une seule : le "toucher". Si nous étions capables de "distinguer" le "brouillard" de molécules d'air qui nous entourent, nous pourrions peut-être percevoir des séquences ordonnées de couleurs très évocatrices et en situer parfaitement la provenance.

Seulement, la nature nous a pourvus de cinq sens différents, et elle a sûrement de bonnes raisons pour cela – au moins les suivantes : nos sensations étant variées, d'une part les interférences sont limitées, et surtout nous pouvons modéliser notre environnement de différentes façons, ce qui facilite grandement notre adaptation.

Si notre façon de percevoir le monde qui nous entoure peut souvent sembler singulière ou éloignée de la "réalité", elle est en revanche tout à fait adaptée à nos besoins, et c'est bien là l'essentiel.
Des modèles pour l'être humain
C'est avant la naissance qu'un enfant commence à structurer sa mémoire : des perceptions physiques ou des perceptions sensorielles comme la voix de ses parents constituent déjà pour lui de sérieuses références.

Mais c'est pendant les toutes premières années de sa vie que vont s'ancrer en lui les premiers et les plus solides modèles, notamment lorsqu'il commencera à comprendre le sens des mots. Là, il devra sans cesse codifier non plus seulement des modèles d'actions élémentaires, mais des mots pour les associer eux aussi à des symboles.

En principe, les premières sources d'inspiration d'un enfant sont entièrement conditionnées par le comportement des parents. C'est à ce moment-là que se forment les principales trames symboliques du cerveau. Tout ceci influence d'ailleurs grandement sa personnalité puisque tout enfant cherche aussi à se construire des modèles de comportement, et pour cela, tous les exemples sont bons à prendre, ceux du grand frère comme ceux des héros imaginaires.

Lorsqu'il est à l'école, un enfant se constitue deux types de codifications mentales : des modélisations liées à l'expérimentation (ça, il en a déjà l'habitude ; on parlera de "connaissance"), et des codifications beaucoup plus limitées qui résulteront d'un apprentissage théorique (on parlera de "savoir").

La connaissance, c'est le vécu ; c'est lié à l'expérience. En classe, un enfant modélisera le comportement de sa maîtresse en testant ses réactions face à diverses situations. Avec un peu d'expérience, il pourra ainsi "anticiper" ce comportement par simple simulation ou "mise en situation" mentale.

Dans le cas d'un apprentissage théorique, l'enfant devra faire l'effort de rechercher lui-même une image représentative dans sa mémoire, et l'image choisie dépendra uniquement de ses expériences propres, d'où une compréhension tout à fait personnelle.

Si une aucune expérience pratique ne vient concrétiser un savoir théorique stocké en mémoire, celui-ci reste inerte et dépourvu de tout "degré de liberté" : une seule approche est possible. Il est donc hasardeux de chercher à manipuler ce genre d'information mentalement. En ce sens, il est délicat de parler de modélisation lorsqu'un savoir reste théorique.

Pendant toute sa vie, un être humain accumule d'innombrables informations, chacune restructurant la "cartographie" générale du cerveau. Par conséquent, on ne trouvera jamais deux cerveaux organisés de la même manière. Certes, un facteur culturel peut être à l'origine de formes de modélisations ou associations symboliques massivement partagées : en France par exemple, on imagine tous la réaction d'un policier qui se ferait insulter, et on associe souvent le mot "outil" à l'image "marteau" – bien que l'image par elle-même fasse systématiquement l'objet d'une caricature propre au vécu de chacun. Cependant, le même mot "outil" peut fort bien renvoyer à l'image d'un chou fleur pour une personne qui vient de passer des heures à bêcher son jardin quelque part en Bretagne. On peut également demander à dix personnes qui viennent de lire un même ouvrage d'en faire une synthèse : chaque récit sera différent car chacun ne peut capter, comprendre, admettre et même imaginer que ce qui le concerne, le rassure ou lui ressemble.

La façon de penser ou de réagir d'un individu est donc fortement conditionnée par son vécu. Cette constatation est à l'origine de sérieuses études liées à la communication, applicables dans de nombreux domaines comme l'enseignement, la politique ou le marketing. "La signification résulte d'une codification propre à chacun. Les gens comparent le message reçu avec une réalité vécue. C'est cette comparaison qui fait comprendre ce que le mot veut dire. Pour positionner un produit ou pour se positionner soi-même, il faut être à l'écoute des réalités vécues des gens." (J.P. Callegari). Un enseignant ne pourra donc se faire comprendre que s'il est à l'écoute de ses élèves, un politicien ne pourra se faire entendre que si son message tient compte des résultats des précédents sondages, et un commerçant ne se fera remarquer que si son produit suscite une image conforme à certaines attentes.

Lors de la transmission verbale d'un message, on estime les pertes ou distorsions à 90 % en moyenne. Si ce phénomène est à l'origine de nombreux problèmes de communication, en revanche la cohérence du comportement de chacun en dépend. En effet, il est primordial que chacun modélise sa réalité à sa façon car chaque personne est unique. La diversité et la complexité des paramètres qui entrent en jeu (centres d'intérêts, vécu, responsabilités, aptitudes...) sont telles qu'il ne peut exister deux modèles strictement identiques d'une même situation.

Si on analyse quelques cas extrêmes, il est évident qu'un non voyant devra tout miser sur des codifications tactiles et sonores et qu'un illettré modélisera tout écrit par un symbole négatif entraînant un certain embarras. Seulement, si on réfléchit un peu, on s'aperçoit vite que tout le monde baigne dans ce genre d'extrême : un marchand de fruits considère sans doute sa marchandise comme de l'argent périssable, un banquier assimile peut-être ses clients à des portefeuilles ambulants, un escroc prend probablement ses victimes pour des imbéciles...

Vu de l'autre bord, un simple passant pourra représenter une source d'informations pour un automobiliste perdu, un agresseur potentiel pour un détenteur d'une grosse somme d'argent liquide ou encore un repas possible pour un lion en liberté. Un ordinateur déclenchera l'envie de jouer chez un enfant ou le réflexe de tourner les talons chez une secrétaire. L'île de Tonga représentera le centre du monde pour ses habitants, un "coin perdu" pour un parisien ou une source d'aventures pour un voyageur... Pour une situation donnée, il n'existe pas de modèle de base : chacun conçoit sa réalité en fonction d'un contexte ; il n'est pas de modèle-type qui tienne.

Lors de l'exercice d'une activité, l'efficacité d'un modèle dépend souvent de sa simplicité. Plus que trompeuses en effet, les apparences sont complexes, inexploitables, et parfois même imperceptibles lorsqu'elles restent à l'état brut.

Une "déformation professionnelle" consiste à caricaturer inconsciemment une réalité, et bien souvent, on remarque ce que les autres ne voient pas. "On a demandé à des médecins qualifiés et des étudiants de palper la glande tyroïde de malades, et d'en faire un moulage en glaise. Le résultat est surprenant : les étudiants font des moulages plus conformes à la réalité que les médecins qualifiés. Ces derniers, en reproduisant la glande, accentuent les symptomes qu'ils ont détecté." (L'opérateur, la vanne, l'écran, F.Daniellou).

Il peut également être judicieux de dépasser les limites de la caricature. L'intéressé peut parfaitement oublier les apparences pour tout (re)modéliser à sa manière dans son esprit. Lors d'un reportage diffusé à la télévision il y a quelques années, un garçon de restaurant parisien expliquait comment il s'y prenait pour satisfaire les commandes des clients sans prendre la moindre note : avec l'expérience, il était capable de faire complète abstraction des stimuli extérieurs qui ne le concernaient pas. Les clients prenaient alors la forme de brochettes de poisson, salades composées ou omelettes norvégiennes en fonction des plats qu'ils avaient commandés. Tout simplement.

De la même manière, un chauffeur de taxi pourra faire "corps" avec sa voiture, un chirurgien expérimenté transformera sa sensibilité en perspicacité, et enfin pourquoi un agent de la circulation ne se prendrait-il pas pour un chef d'orchestre s'il juge ce modèle efficace ?

Si un modèle est en général réservé à un usage personnel, on peut aussi en fabriquer pour les autres. On se souvient tous d'une image particulièrement extravagante proposée au public pour vanter les mérites d'une compagnie d'assurance : contre une simple signature, on bénéficiait d'une escorte monumentale composée d'ambulances, médecins, pompiers, et même d'un immense Boeing 747.

En réfléchissant bien, en fait, ce type de modélisation n'est pas du tout irréaliste. Il est tout à fait clair que dans notre société – notamment en Europe – chacun d'entre nous est accompagné par différents systèmes qui restent en permanence à l'écoute de nos besoins ou guettent nos moindres faux pas. Ce sont les assurances, la sécurité sociale, le système judiciaire, etc.

Au-delà de toute évaluation "directe" enfin, il y a l'évaluation "extrapolée". En tennis de table, il est indispensable d'anticiper la trajectoire de la balle avant même que l'adversaire ne l'ait touchée. Le problème est le même en boxe : comment éviter un coup si on ne l'anticipe pas ? Faute de simulation mentale cohérente, point de salut. Que penser de l'automobiliste lorsqu'il prévoit l'imprévisible ? Comment mener à bien une action si ce n'est en poursuivant un objectif ? L'être humain anticipe sans cesse la réalité, et il n'a pas le choix ; c'est une question de survie.

Par nature, l'homme n'aime pas l'imprévu ni l'incertitude. Un bon exemple : la Bourse. Les professionnels se retirent dès que survient l'ombre d'une incertitude, ce qui fait que les fluctuations suivent non pas un contexte économique concret mais une anticipation basée sur des hypothèses. Ceci dit, lorsqu'il ne se sent pas menacé, l'homme est tout à fait capable de cohabiter avec l'imprévu : on aime bien les surprises lorsqu'elles sont de bon goût, et on aime bien les magiciens justement parce qu'un tour de magie ne s'anticipe pas !

Bien sûr, "prévoir" n'est pas le propre de l'homme car un chien peut parfaitement courir après un morceau de bois imaginaire si on fait semblant de le lancer. Ceci dit, l'être humain "cogite" beaucoup, et de ce fait, il ne se laisse pas facilement surprendre ; voilà sans doute son principal point fort.

Nous vivons dans un monde vaste, complexe, parfois déstructuré, et la loi de la nature est souvent impitoyable. Comment donc un être simple, indépendant et désarmé peut-il trouver sa place et vivre de façon cohérente au milieu d'un tel système ?

Si l'on ne peut pas s'y adapter, pourquoi ne pas aménager le système lui-même – ou plutôt la compréhension, et donc le modèle que l'on a de ce système ? "Trop d'informations tuent l'information". Ainsi, de même qu'une paire de lunettes de soleil nous permettent de filtrer des informations trop lumineuses, une interface "Homme-Univers" (nos sens et notre cerveau) nous permet d'adapter le monde à nos modestes besoins.
Une approche structurelle de l'univers : complexité et diversité
Penchons-nous un instant sur la véritable nature de notre matière physique. Nos sens nous proposent un modèle de "substance compacte plus ou moins dense", et il faut bien le reconnaître, cette vision est tout à fait adaptée à nos besoins. En réalité, celui qui se risquera à y rechercher une trace de substance ne sera pas au bout de ses peines. Pour commencer, chacun sait que la matière est faite d'atomes en interaction. On dit que s'il n'y avait pas d'espace vide entre le noyau et les électrons d'un atome, une tête d'épingle pèserait 100 000 tonnes. Mais soyons plus précis. On sait que le noyau représente à lui tout seul 99,95 % de la masse totale de l'atome, qui pourtant a un diamètre 20 000 fois plus important. On pourrait mathématiquement en déduire qu'en comblant tout ce vide avec uniquement des noyaux atomiques, la masse de cette minuscule "brique de matière" serait multipliée par 20 0003 ! Cela reviendrait à réduire la taille d'une colline d'une hauteur de 200 m et de 8 millions de tonnes à la taille d'une bille de 1 cm.

En somme, lorsqu'on sait qu'un atome est aussi "vide" qu'une immense cuve ne contenant qu'un petit grain de sable (le noyau), que l'intérieur de ce "grain de sable" est lui-même comparable à une nouvelle cuve contenant un autre grain de sable (les quarks), puis que des "préons" nous attendent peut-être à l'échelle suivante, on est en droit de penser que finalement, la matière n'est guère plus concrète qu'une rumeur qui plane dans le ciel... La notion de "vide" étant inacceptable, les seules "réalités" concevables ressemblent plutôt à des phénomènes vibratoires.

Et l'infiniment grand dans tout cela, à quoi ressemble-t-il ? L'idée même d'infini donne le vertige. Nos sens "tolèrent" la présence de quelques milliers d'étoiles dans le ciel, mais notre conscience est rapidement perturbée lorsque des télescopes rapportent l'existence d'une multitude de superamas de galaxies éloignées parfois de plusieurs milliards d'années-lumière. L'encyclopédie Quid pousse même le vertige un peu plus loin lorsqu'elle propose une modélisation pour le moins étonnante : "à très grande échelle, les galaxies formeraient une structure cellulaire, en se répartissant sur les arêtes, les faces et les sommets de polyèdres, ayant des dimensions moyennes de 300 millions d'années-lumière. Leur disposition serait semblable à celle des molécules de cellulose dans un tissu végétal". Existerait-il un modèle fractal de notre monde à cette échelle ?

Il ne serait pas raisonnable de parler de l'espace sans tenir compte du temps qui en fait durer l'existence. Si l'homme ne peut s'empêcher de limiter – et donc de modéliser à sa manière – l'infiniment petit et l'infiniment grand (ne serait-ce que pour pouvoir se situer), le même problème se pose pour les échelles de temps[1]. Ces quatre dimensions sont d'ailleurs intimement liées au point que chaque entité perçoit, "occupe" et exploite l'espace-temps à son échelle : inutile de comparer le "rythme d'existence" d'une galaxie avec celui d'un être humain ou celui d'un atome. A petite taille courtes durées mais instants bien remplis ! Pour bien comprendre ce que doit ressentir une minuscule entité qui ne vit qu'une microseconde lorsqu'elle nous regarde, il suffit d'observer soi-même les mouvements de notre planète : la dérive des continents est tellement lente à notre échelle que la croûte terrestre nous semble immobile. Or, on sait que ce n'est pas le cas : la rapidité des mouvements de la planète est simplement à la mesure de sa longévité. Disons simplement que chaque entité perçoit et exploite le temps à sa manière.

Il est clair que certains aspects structurels et fonctionnels de notre univers nous échappent quelque peu. Bien entendu, il faut rappeler que tout ceci a relativement peu d'importance puisque l'homme a depuis longtemps trouvé sa place entre le microcosme et le macrocosme. Nous pourrions fort bien continuer à faire abstraction de tout cela. Cependant, par nature, l'homme est très curieux et s'il ne s'est pas contenté d'une Terre plate il y a quelques siècles, il n'y a aucune raison pour que les modèles proposés par la science actuelle cessent de s'affiner.
Une approche fonctionnelle de l'univers : des modèles pour la science
Puisque la matière physique (les objets qui nous entourent et les êtres vivants) n'est pas véritablement le résultat d'assemblages de micro-briques de matière, peut-être peut-on parler de combinaisons d'éléments "fonctionnels", même si leur nature précise révèle encore un certain nombre de mystères.

Pour modéliser convenablement un "fonctionnement", il est évident qu'une approche fonctionnelle est souvent plus appropriée qu'une approche structurelle. Puisque le comportement de la matière physique ne peut être défini en termes classiques, puisque les expériences ordinaires ne nous montrent qu'une partie de la "réalité", nous allons nous intéresser à des expériences liées à la physique quantique. Cette science porte non pas sur la "réalité", mais sur la connaissance qu'on en a.

Certaines théories ou expériences menées dans ce domaine tendent largement à démontrer que nos modèles actuels sont "faux" – ce qui en soi n'est pas forcément gênant puisque nos lois classiques donnent satisfaction. Ceci dit, même si les contextes considérés sont souvent très éloignés de notre "milieu ambiant", certaines découvertes pourraient bien "déteindre" sur quelques principes ou modèles fondamentaux, et ainsi faire avancer la science à grands pas.

Pour commencer, on sait qu'en-dessous d'un certain seuil de température (généralement proche du zéro absolu), la matière peut adopter des comportements pour le moins insolites, dont la modélisation ne peut en aucun cas s'apparenter à une approche structurelle. En effet, à ce jour, il n'existe pas de loi physique capable de décrire "convenablement" le comportement des superfluides ou des supraconducteurs. En effet, comment modéliser le fait que toute action locale (par exemple un réchauffement) sur un superfluide affecte instantanément l'ensemble ? Comment mettre en équation le brusque comportement cohérent et "discipliné" des électrons lorsqu'ils se regroupent par paires[2] ? Ne parlons pas de l'expérience bien connue d'Alain Aspect qui aborde en 1982 la notion d'inséparabilité lorsque deux photons "jumeaux" font preuve d'une certaine interdépendance même si des milliers de kilomètres les séparent[3].

Face à ce genre d'expérience, il est tentant de laisser libre cours à l'imagination : on remet en cause l'existence même de l'espace[4], l'existence du temps[5], ou plus étonnant encore, la définition même de la "réalité perçue". Effectivement, si le simple fait de détecter ou mesurer un événement suffit à en modifier, voire à en "figer" les attributs2, alors d'office, on peut dire qu'il n'existe rien de l'environnement que nous captons qui ne soit systématiquement faussé d'avance. Puisque nos yeux, nos oreilles ou tout appareil de mesure n'évaluent rien d'autre que la présence de particules qui viennent les frapper directement, il est évident que nous nous créons nous-mêmes notre propre cinéma. Pour peu que notre regard manque de discrétion au point qu'il influence le sujet observé, nous nous éloignons encore plus de la réalité[6].

Si on admet que tout "regard", toute mesure ou toute évaluation représente pour autrui quelque chose d'étranger, alors c'est évident : il n'existe aucun moyen d'obtenir un modèle satisfaisant de la réalité – le mot "satisfaisant" étant bien entendu à prendre au sens absolu du terme, car tout est relatif ; tout dépend de ce que l'on attend de cette réalité, et puis doit-on vraiment s'en exclure ?

En physique quantique, les idées de modèles fonctionnels de l'univers ne manquent pas. Le paradoxe du chat de Shrödinger (Bryce De Witt, 1970) décrit une situation mettant en scène un chat enfermé dans une "boite noire". A l'intérieur de cette boite, un dispositif aléatoire peut à tout moment empoisonner le chat. Seule une fonction compliquée superposant les états "chat vivant" et "chat mort" peut alors modéliser la situation à un instant t. Pour réduire la fonction à un seul état, la seule alternative est d'évaluer soi-même la situation en ouvrant la boite. En physique quantique, on parle de "réduction de paquet d'ondes" pour passer de la superposition de plusieurs états à un seul état.

Ainsi, certaines théories (marginales) partent du principe qu'aucune situation n'est déterminée avant d'être détectée. En somme, toute situation resterait abstraite jusqu'à ce qu'un capteur vienne déclencher par ses interférences une concrétisation rétroactive. Eugène Wigner, prix Nobel de physique américain, provoque même un peu plus la communauté scientifique en disant "Pour en finir avec cet état irréel, il faut faire intervenir une entité qui n'obéit pas aux lois de la physique ; cette entité, c'est l'esprit conscient, seul capable de réduire le paquet d'ondes." (Le cantique des quantiques, S.Ortoli & JP.Pharabod). Les américains Bryce De Witt (paradoxe du chat), Everett et Graham quant à eux, ont été jusqu'à considérer que finalement, toute situation imaginable existe quelque part en parallèle avec celle que nous croyons unique. Ainsi, pour un événement donné, toutes les conséquences possibles s'associeraient à une branche particulière d'univers pour donner naissance à de nouveaux espaces-temps.

Si cette théorie de l'arborescence spatio-temporelle peut sembler encore plus fantaisiste que les autres, elle a au moins la vocation (comme beaucoup d'autres sans doute) d'enrichir la boite à outils des physiciens et de faciliter certains calculs en proposant un modèle original d'univers.

Il est important de noter que l'univers peut être modélisé de différentes manières, en fonction de la finalité désirée. Le propos n'est absolument pas de déterminer "qui a tort" et "qui a raison", dans la mesure où chacun y trouve son compte. Un mathématicien, par exemple, aura besoin d'un modèle cartésien. Il pourra fort bien définir SON univers comme étant une infinie succession de plans d'épaisseur nulle, eux-mêmes étant constitués d'une infinité de lignes qui ne sont finalement que des ensembles de points. Un point ne possède ni largeur, ni longueur, ni épaisseur, ni durée. Or, mathématiquement, voilà de quoi est constitué l'espace.

Le mathématicien Rudy Rucker quant à lui, dans son ouvrage La quatrième Dimension, décrit l'espace-temps d'une manière très matérialiste : nous laisserions derrière nous d'interminables traînées de matière qui ressembleraient à des spaghettis démesurés. Nous consommerions ainsi l'univers entier à chaque fraction de seconde, chaque instant concrétisant la poursuite de notre route à la tête de ces innombrables spaghettis quadridimensionnels. La situation pourrait être assimilée à une bande vidéo non réinscriptible, au moyen de laquelle on filmerait une pièce de théâtre : chaque vue, vierge au départ, se remplirait tour à tour du même espace et resterait ainsi un "espace-instant" gravé pour l'éternité.

Un simple phénomène comme celui de la gravitation peut également être modélisé de différentes manières : une courbure de l'espace, des "supercordes" ou tout simplement des "gravitons" (réf. Le rêve des physiciens, JP.Pharabod & B.Pire). Réaliste ou pas, l'idée sera bonne si elle permet de générer une nouvelle équation cohérente. Il n'est jamais nécessaire de connaître LA réalité pour satisfaire ses objectifs. L'important est de se construire UNE réalité capable de modéliser correctement une situation.
Chacun son monde, un monde pour chacun
L'adaptation de chacun dans cet univers infiniment riche et complexe dépend de notre faculté de simplifier, d'adapter et de modéliser la réalité "à notre image". Les électroniciens "ignorent" volontairement l'existence de sous-systèmes physiques en utilisant le concept de "boites noires", les informaticiens savent faire abstraction de tout système physique en utilisant des langages de haut niveau, un amateur de jeux vidéos entre dans son monde virtuel sans nécessairement connaître l'informatique...

"Notre réalité nous parait solide car nos sens y sont adaptés, mais le rêve est un monde aussi réel que la réalité." (Nos pensées créent le monde, M.Castello & V.Zartarian). Sans aller jusqu'à prendre nos rêves pour des réalités, on peut tout de même considérer que la vraie "réalité" se trouve à l'intérieur de chacun d'entre nous. C'est pourquoi en de nombreuses situations il est difficile de déterminer "qui a tort" ou "qui a raison". Le fait de croire au Père Noël peut sembler ridicule pour l'un ou prendre une place importante dans la vie de l'autre. L'enjeu de la cohabitation passe par le respect de la différence. Chacun réagit selon sa raison, sa compréhension, ses intérêts, et il n'est pas question que cela change.
"La vérité est une illusion, et l'illusion est une vérité." – Rémy De Gourmont
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[1] Les lois actuelles de la physique interdisent les durées inférieures à 10^-43 s. On considère cette valeur comme un "grain temporel" indivisible.

[2] Rappelons qu'une parfaite compréhension du phénomène de la supraconductivité provoquerait une avancée considérable de la science et des retombées immédiates dans la vie quotidienne de chacun. Par exemple, la fréquence d'horloge des ordinateurs pourrait facilement être multipliée par mille puisque les problèmes de dissipation de chaleur, de chutes de tension et donc de miniaturisation seraient résolus.

[3] Concrètement, la désintégration d'un électron rencontrant un positron (ou plus simplement l'excitation d'un atome de calcium) provoque l'apparition de deux photons gamma qui s'éloignent dans des directions opposées. L'expérience d'Aspect montre que face à un système d'orientation aléatoire de miroirs, les deux photons vont, "comme par hasard", "choisir" de subir la même déviation de trajectoire. C'est lorsque la première détection est effectuée qu'instantanément se fixe la position (curieusement toujours symétrique) du deuxième photon. C'est actuellement la seule explication proposée par la physique quantique au fait que le deuxième appareil de mesure n'a pas affiché un résultat "aléatoire".

[4] Les partisans sont nombreux : Bohr, Vigier, Paty, Heisenberg, Sarfatti, Bauer, Wigner...

[5] On peut citer les américains Davidson, Cramer et le français Costa de Beauregard.

[6] Pour prendre un exemple simple, le fait de s'enfoncer dans la forêt vierge pour observer le comportement habituel des animaux sauvages est d'avance voué à l'échec pour cause de présence étrangère dans ce milieu.



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Vision du Monde (Sciences - Sciences humaines)    -    Auteur : Nicolas - France


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